Bonjour Véronique,
Suite à notre dernière rencontre houleuse au mois d’août, et aux propos très blessants que ton nouvel ami Alain avait tenus ce soir-là au sujet de Fabienne — un vrai scandale — je n’avais plus envie de t’entendre, ni l’intention de répondre à tes messages ou de décrocher un téléphone venant de toi avant plusieurs mois.
J’avais besoin de silence, d’une pause, de recul.
Et jeudi passé, lorsque tu m’as appelé, j’ai hésité à décrocher…
Je ne savais pas pourquoi tu m’appelais ; je n’avais même pas pensé à la conséquence de ma visite à ta maman la veille.
J’espérais que ce n’était pas pour m’annoncer une mauvaise nouvelle concernant un de tes petits-enfants.
Aujourd’hui, j’ai voulu te remercier pour ton appel en t’envoyant un message, et à mon tour j’ai découvert que tu m’avais bloquée.
Cela m’a presque fait sourire : nous étions vraiment dans le même état d’esprit, tous les deux décidés à marquer une pause.
Cependant, mon téléphone ne t’a jamais bloquée.
Le message que je voulais t’envoyer disait que ma visite médicale trimestrielle complète d’aujourd’hui est excellente, et que je reprends une bonne forme.
Rien d’étonnant : physiquement, je le ressens au quotidien.
Fin du message.
Véronique,
N’interprète pas mal ma visite à ta maman. Cela n’a rien à voir avec ce qui existe entre toi et moi.
C’est une vieille dame que j’aime beaucoup, pour qui j’ai une réelle affection.
Ce geste n’a aucun lien avec notre différend : c’était une attention pour elle, dans les derniers trimestres de sa vie.
À vrai dire, j’aurais même préféré que tu ne saches pas que j’étais passé. Mais je n'allais pas lui demande de ne rien dire ... qui suis-je ?
Ce n’était pas la première fois : j’agis toujours discrètement — parfois une carte, quelques fleurs, un peu de chocolat… jamais de signature.
Je me présente comme un livreur qui dépose quelque chose à la réception de Maison de Providence en disant :
« C’est pour Madame Yvette Dumoulin », puis je reprends ma route.
Je n’ai jamais voulu m’imposer dans ta famille. Je dépose le colis, et je remonte dans la voiture.
Le hasard de la fête de la Saint-Nicolas a fait que je me suis retrouvé là dans un moment très animé et festif : beaucoup de monde, des nourrissons et de jeunes enfants, une belle ambiance, du personnel partout, chacun occupé à clôturer la fête, à servir, à organiser.
Ne voyant pas ta maman — ce qui m’avait attristé — on m’a rassuré qu’elle avait bien participé, mais qu’elle était déjà remontée dans sa chambre.
C’est alors, presque au vol, que quelqu’un m’a demandé si j’avais le temps d’apporter moi-même les chocolats à ta maman.
C’était totalement imprévu, mais devant le fait accompli, j’ai accepté bien sûr, sans hésitation, avec un peu d’appréhension, et sans savoir ce qui m’attendait, ni qui j’y rencontrerais.
Et c’est ainsi que je suis monté les lui apporter.
Lors de ma visite dans sa chambre, ta maman m’a confiée qu’elle avait très bien deviné que mes petites attentions précédentes et anonymes venaient de moi.
Et au fond… même si j’aurais préféré que tu ne saches pas que j’étais passé, je suis heureux qu’elle te l’ait dit.
Puisque cela a provoqué ton appel…
Tu sais, il y a longtemps, j’avais demandé à Don Enrico combien de temps un veuf devait attendre avant de se remarier après le décès de son épouse.
Sa réponse m’avait marqué : six ans, disait-il, mais que, dans le fond, c’était le cœur qui décidait.
J’étais encore bouleversé par le départ de Fabienne — où j’avais peut-être manqué de vigilance — et je ne savais pas encore où j’en étais…
Pourtant, cette conversation lui disait déjà quelque chose de l’attachement que j’avais pour toi.
Véronique,
L’idée que ta maman aurait pu devenir ma belle-mère m’a longtemps accompagné, et elle me touche encore avec tendresse. J’ai énormément apprécié sa douceur, son accueil, son patois, sa voix grave, ses « au revoir » lancés depuis le balcon, et cette chaleur si naturelle qu’elle dégageait.
Je repense aussi à ces instants où je t’attendais dans ta voiture, dans la rue chaussée de Renaix à Tournai, pendant que tu montais coucher ta maman. Pour moi, c’étaient des moments paisibles, parce que j’y voyais toute l’attention et la délicatesse que tu avais pour elle et je t'aimais pour celà aussi.
En parallèle tu m’avais également parlé des périodes plus difficiles avec ton papa : quand tu l’aidais à se mettre au lit, à faire certains soins, et de ce que cela remuait en toi, notamment ton malaise face à son intimité. Je comprends d’autant mieux que, de mon côté, j’ai connu cette frontière parfois floue entre la vie de couple et le rôle de soignant, avec Fabienne, entre relation conjugale et travail infirmier.
Et j’ai encore un petit chagrin quand je pense au décès de ton papa. Je voulais simplement te le dire, avec respect, et avec une vraie douceur pour tout ce que vous avez traversé. Moi-même, je n'ai sans doute pas toujours été à la hauteur, avec toi, ta maman, ... c'est la vie et on ne sait revenir en arrière.
Tu étais avec moi sur l’île de Phu Quoc, au Vietnam, lorsque tu as appris la nouvelle.
J’ai regretté de ne pas avoir pris l’initiative impérative de te prendre par la main et de te dire :
« Rentrons, allons-lui dire au revoir. »
Mais je respectais ton ressenti, ton courage aussi, et ce petit mot que tu voulais glisser dans sa poche — mot dont je ne t’ai jamais demandé le contenu.
La vie nous place parfois loin de ceux qu’on aime… même dans ma propre famille, cela s’est produit à maintes reprises :
– mon frère Peter n’a pas pu venir aux obsèques de Fabienne ;
– mon père m’a délégué à l’enterrement de sa propre maman (ma grand-mère) ;
– au décès de Jim, mon beau-frère américain, j’ai dû déléguer Bérengère pour me représenter, car personne ne pouvait me remplacer aux soins de mon épouse à l'improviste;
– de même, je n’ai pas pu aller à l’enterrement au Liban du papa d’Alain, qui m'avait recu de nombreuses fois à sa table et sur son île sur le fleuve Niger; Il était pour moi un mythe dans l'entrepreneuriat.
– mon père est décédé en période post-Covid, lorsque les visites étaient limitées ;
– ma mère est décédée pendant que toi et moi étions au Vietnam ou en Thaïlande.
J’espérais que cela ne se reproduirait pas une seconde fois dans ta vie : que ta maman ne parte pas alors que nous serions quelque part en voyage.
Tu as été présente à mes côtés lors des obsèques de Fabienne et par la suite, et je t’aurais accompagné sans hésiter si un tel moment avait touché ta famille.
Parce que j’ai une réelle affection pour ta maman, permets-moi de te dire cela avec douceur, sans aucune forme de pression en toute neutralité :
« Profite d’elle tant que tu le peux ! »
Les moments que vous pouvez encore partager sont précieux, et le nombre de ses et ces moments sont limités.
Offre-lui de petites sorties, du temps, une descente à la cafétéria, un peu de compagnie, une participation à ses jeux, des conversations prolongées, une surprise …
Des instants de simplicités, mais qui réchauffent le cœur.
Quand nous mangions tous ensemble dans son appartement à Tournai, je regrettais souvent que tes frères partent si vite, sans rester un peu pour jouer aux cartes, un monpoly ou partager un moment suplementaire avec elle.
Ces petites choses-là comptent beaucoup pour une maman.
Les personnes âgées souffrent souvent de solitude — je l’entends chaque jour dans mon minibus.
Bien souvent, les visites se font plus rares : une ou deux par semaine, de moins en moins, parfois plus que seulement aux anniversaires, et presque jamais pendant les vacances…
pas même un 15 août pour aller manger ensemble, comme nous aurions dû le faire.
Et si, un jour, ta famille me le permettait, je serais vraiment heureux de prendre ta maman dans mon minibus, avec son fauteuil roulant, pour lui offrir une petite promenade jusqu’à Bizet, là où elle a vécu autrefois. Je n'ai besoin de personne pour celà.
Elle m’en a parlé plusieurs fois : Bizet est un endroit qui lui manque, qu’elle a aimé, et que j’aimerais lui faire revoir, juste pour lui offrir ce petit moment de bonheur et de nostalgie.
Juste pour qu’elle sache que c’est encore possible… et que, la fois suivante, ce sera quand elle le voudra. Elle ne le refera probablement jamais, mais si elle sait que c'est à portée de sa main... la vie et la sereinité changent.
Et je la ramènerais paisiblement, avec le même respect que j’ai toujours eu pour elle.
Et tu sais, même si aujourd’hui je ne roule presque plus avec les clients, je reste attentif à leurs demandes spéciales.
Ce week-end, j’accompagnerai dimanche une personne en soins palliatifs qui a encore deux souhaits : aller voir la mer et faire une promenade le long de la côte, puis partager un dernier repas au restaurant avec sa famille.
Cela me touche profondément.
Ces moments me rappellent ce qui est essentiel dans une vie.
Et le jour avant je participerai aussi samedi à un repas de la ligue de la sclérose en plaques de Gand, toujours dans le même esprit de solidarité.
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Voilà… même si je n’avais pas envie de décrocher ton téléphone, cela m’a réellement fait plaisir de l’avoir fait.
Et même si je m’étais promis de ne plus te contacter avant la fin de l’année, ce moment m’a rappelé que, malgré nos silences et nos distances, nous restons parfois comme deux doigts d’une même main :
avec des réactions, des hésitations et des pensées qui se rejoignent.
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Même si je suis encore fâché contre toi, je t’écris tout cela avec une tendresse que je n’ai jamais vraiment su déguiser.
Et si mes mots cherchent encore leur place, c’est que j’ai besoin de silence pour respirer un peu… et pour te laisser vivre le tien.
Mais tu sauras peut-être un jour que ce silence n’est pas resté vide :
il était rempli de toi, de pensées qui se sont posé en mots,
en écrits que j’ai laissés quelque part…
et aussi un peu partout… ou peut-être ailleurs…
mon cœur a continué de t’écrire chaque jour sans relâche
alors que ma voix, elle, s’était tue.
Je ne signe pas …